« Also Known As Jihadi », le film-métaphore d’Eric Baudelaire sur le djihad

Un long plan, interminable, qui déroule des tours et des immeubles. Tout est gris. Personne ne parle. Les seuls bruits sont ceux de la rue, mais ce ne sont pas des voix. Ainsi commence le film d’Eric Baudelaire, Also Known As Jihadi, qui raconte l’histoire d’un homme tenté par le djihad.

Cet homme-là, on ne le voit jamais. On ne l’entend pas. Il s’appelle Aziz, mais il pourrait s’agir de n’importe quel jeune des cités, un peu fragile, mal à l’aise avec lui-même et dans une société où il ne trouve pas sa place. On le suit à la trace, toujours sans le voir, depuis la clinique où il est né, à Vitry, jusqu’à son envol pour l’Egypte, puis en Turquie et finalement sur la route d’Alep, qu’il emprunte pour rejoindre le Front Al-Nosra, en 2012.

Dans ce film, c’est moins Aziz qui est mis en scène, que son milieu, son environnement, son « architecture », faite de bruit et de fureur, de documents divers, d’écoutes téléphoniques, d’images de barres et de tours. Ce qui compte, aux yeux du réalisateur, Eric Baudelaire, c’est ce paysage, cet univers social urbain et politique, et non l’individu, auquel, de fait, on ne s’attache pas, puisqu’il n’apparait pas.

« Le cinéma peut travailler sur l’affect et l’identification au personnage, analyse Eric Baudelaire dans TéléramaIl peut aussi, comme ici, proposer un simple canevas. C’est notre propre vécu qui va déterminer la manière dont on se projette sur le canevas de la vie d’Aziz ».

Pour créer son film, Baudelaire s’est inspiré d’un film mythique, celui du japonais Masao Adachi Ada Serial Killer (1969) qui retrace l’histoire d’un jeune tueur en série à travers uniquement des images et des décors – un paysage – traversés par le personnage. Cette technique cinématographique s’intitule le « fukeiron » et vise à réduire le récit à une traversée de paysages, de matériels, afin de les placer au coeur de l’oeuvre, et de mettre ainsi en relief les dispositifs d’oppression (images, sons, bruitages, documents).

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